Depuis trois jours, j’ai l’esprit tout de noir vêtu, je ne dessine plus, je suis immensément triste, secouée, bouleversée,  par ce qui s’est passé mercredi… et puis jeudi… et puis vendredi… Je compte ceux qui tombent.

Je vois que les crayons se dressent, que les gens se révoltent, se lèvent, résistent, chacun avec leurs mots, avec leur voix, avec leurs colères, avec leurs peurs, à chaud. Moi je ne pouvais pas. Je ne trouvais pas mes traits, je ne trouvais pas mes mots. Je pensais à Cabu, à Wolinski, à Charb, à Tignous, à Honoré, ceux-là même qui m’ont mis – sans le savoir et parmi d’autres – un crayon dans les mains… Parce que, quand j’étais petite, chez nous, on lisait Charlie dans les toilettes, le pantalon sur les chevilles ; on piochait dans le tas de Charlie posé par terre et on feuilletait les pages. Je me souviens d’avoir été littéralement terrorisée par une parodie sanglante de Félix le chat mais fascinée aussi, par le trait et par l’énergie du dessin. J’adorais aussi les dessins en direct de Cabu pendant Récré A2 et je trouvais sales et réjouissants les culs, les fesses et les nichons dessinés par Wolinski. Je n’ai pas travaillé le dessin dans le même sens, je ne sais pas faire de dessin de presse, je ne sais pas croquer le monde avec cet humour rageur, si fort, si juste, si sain. Je ne suis pas insolente, pas irrévérencieuse. Mais j’aime ces dessins et cette explosion fulgurante de bonne santé mentale qui nous prend devant certains d’entre eux, leur manière de nous faire réfléchir sans en avoir l’air, en passant par la petite porte de l’humour.

Je n’arrive toujours pas à croire qu’ils ne dessineront plus.
Trois jours après leur mort, deux prises d’otages plus tard, plusieurs victimes de plus, deux assauts, des appels au calme, des appels à se lever, des prises de parole, des prises de position – de part – et d’autre… je n’arrête pas de me demander : »comment l’auraient-ils dessiné ?

Qu’auraient-ils pensé de madame Le Pen demandant à être invitée à une manifestation pour  défendre leurs valeurs, eux qui la conchiaient, ni plus ni  moins ? Qu’auraient-ils pensé de la brochette de responsables religieux, debouts comme un seul homme, pour dire que « non ils sont pas d’accord avec ça », eux qui de toute façon trouvaient toute religion nulle et non avenue ? Qu’auraient-ils pensé des politiques déjà prets a s’écharper aux dessus de leurs dépouilles encore chaudes ?

J’imagine, mais ne saurais les faire, les dessins qu’ils auraient pu faire et j’attend, comme beaucoup, le numéro des survivants (en frissonnant de l’écrire comme ça). Comme je les trouve courageux et dignes aussi !

Je serai dimanche à Paris, debout et en marche, entre République et Nation, pour leur rendre hommage, pour défendre leurs valeurs, mes valeurs… La liberté de penser, la liberté de s’exprimer, le vivre ensemble, la mixité, la tolérance, la solidarité… J’espère que nous serons nombreux à les défendre, et pas seulement dimanche, mais aussi tous les jours qui suivront… Que nous trouverons les mots pour nous parler les uns et les autres… J’irai marcher même derrière des banderoles que je ne regarderai pas, je ne me soucierais pas de savoir qui tente de récupérer quoi. Pas encore, pas maintenant. Parce qu’il y a un temps pour tout et que je suis encore en deuil. J’ai besoin de me sentir auprès d’autres humains. Ils seront de tous bords et de toutes confessions, de toutes tailles, de toutes couleurs, et nous n’aurons pas les mêmes idées…

Alors mon tout petit hommage ici, ce sera ce dessin. Je pense de tout mon cœur à toutes les autres victimes, à leurs familles, aux blessés, à ceux qui s’en sont sortis probablement pas si indemnes.

Cabu, Wolinski, Honoré, Charb, Tignous et les autres... - Dessin : Agnès Cappadoro