« La sirène morte, le pêcheur disparu, dangers et indigènes écartés, ou, symboliquement, rivage sans monstres ni sauvages, la plage (…) est bel et bien (…) : un théâtre vide, désormais réservé à d’autres activités, d’autres jeux – à l’exercice d’un simulacre collectif de réenchantement du monde ordinairement nommé « les vacances au bord de la mer ». Jean-Didier Urbain, Sur la plage, payot, 1994

« les vacances au bord de la mer » ; ça ne m’a jamais gênée que ce soit un simulacre – l’espace étrange et détaché du reste où l’on arrive dépouillé de ses habits, de sa classe sociale, de son quotidien et où l’on se livre à des actes et des rythmes qui ne ressemblent à rien et ne peuvent exister qu’ici sur la plage, face à la mer, dans une espèce de torpeur tranquille. Dés qu’on s’allonge sur le sable, au cœur de l’été, quand la plage est bondée, une bulle, instantanément, se forme, magma informe de sons et d’odeurs, de sensations qui n’appartiennent qu’à cet espace, qu’on ne supporterait nulle part ailleurs ; cris d’enfants, parfums entêtants de crème solaire, crissement du sable infiltrés au cœur des pages du livre, sommeil insidieux qui ne s’installe pas vraiment. Au dessus de son bras replié, on regarde le spectacle de la plage d’un œil amusé et distant, ignorant qu’il suffit de se redresser pour faire, soi aussi, partie du spectacle. On sent l’odeur douçâtre de sa peau et l’on regarde l’enfant qui hésite à sauter dans les vagues, le grand-père qui gonfle une bouée, le sportif qui s’adonne aux jeux de plage, la jeune fille qui minaude, le garçon qui minaude aussi, les marcheurs inlassables qui arpentent le bord de l’eau, les chevilles léchées par les vagues, les pieds s’enfonçant dans le sol instable. On regarde et l’on entend mille éclats de sons fragmentés qui ne correspondent pas à ce que l’on voit, comme si l’œil et l’oreille appartenaient soudain à deux espaces différents sans que cela ni ne nous gène ni ne nous étonne.

Un bel Après-Minuit – IV – Les grandes vacances, iii © Agnès Cappadoro