« Chaque jour, chaque heure, chaque instant, il faut vivre.
Vivre ce que nous avons à vivre et ne pas nous laisser vivre.
Vivre véritablement, c’est peut-être le seul acte révolutionnaire.
Oser être.
Et vivre libre.
Chaque jour, plus libre encore ».

Gérard Depardieu, « Monstre », Le Cherche midi, 2017.

J’ouvre une rubrique appelée les « francs-tireurs » pour parler des gens dont la pensée, le mode de vie ou la façon d’être m’intéressent, me plaisent, m’attirent, m’illuminent. Pour ouvrir cette rubrique, j’aimerais parler de Gérard Depardieu.

Pour beaucoup de gens, il fait partie de la famille. Il est là depuis des lustres. On croit le connaître, on a vu beaucoup de ses films (mais pas tous loin, de là), on l’a vu grandir, changer, évoluer, devenir monstre. Monstre de cinéma, monstre de chair, monstre de sensations, d’émotions. On a vu son verbe s’amplifier. On a vu ses enfants grandir et même mourir. On l’a jugé. On l’a absous ou pas. 

Il y a deux ans, j’ai vu un documentaire sur lui. Il était sans sa maison, à Paris, et il éructait, tempêtait, s’emportait, puis devenait doux, lecteur attentif et précautionneux, esthète enthousiaste et gourmand. Ses émotions, ses désirs, ses goûts devenaient pour moi contagieux. J’ai passé une heure en sa compagnie et j’ai adoré ça. Il disait « Je fais ce que je veux, je suis celui que je suis, c’est à prendre ou à laisser » et je l’enviais, je désirais devenir monstre. J’ai lu ses trois livres : «C’est arrivé comme ça », « Innocent» et « Monstre ». À chaque fois, je me disais, voilà un homme libre ! Il le dit et contrairement à nombre de gens qui le disent mais ne le sont pas, il l’est vraiment. 

C’est un homme qui est allé au-delà de l’ego. Fallait-il qu’il soit mondialement connu, harcelé de succès pour y parvenir ? Je ne crois pas. Libre, il l’a toujours été. Libre parce qu’il est venu de lui-même à la culture qui est la sienne aujourd’hui. Aucun formatage, aucun récit culturel ou traditionnel n’est venu entacher sa soif de vivre. Personne ne lui a dit, dans son enfance, ce qu’il devait aimer, apprendre, comprendre. Il n’a pas eu de mode d’emploi. Il parle de l’école de la vie (l’école Montessori en mieux). Il a fait lui-même son programme, rebelle, irrévérencieux, décousu, décollé, joyeux, brutal.

Quand j’ai commencé à dire mon admiration pour cet homme, on m’a souvent rétorqué qu’il avait fait beaucoup de mal autour de lui ; je n’y étais pas pour le voir et on a vite fait de juger sans connaître. Les gens s’attachent à sa caricature pour mieux la pilonner sous les coups. Dans ses livres, il dit ses erreurs, ses conneries, ses emportements. Il ne cherche pas à se justifier. Il sait. Mais la vie, le goût de la vie, le goût des autres, la curiosité, l’esprit d’aventure, la spiritualité aussi guident ses pas. Il aime le repli sur soi, les temps longs de l’introspection, les moments où on lèche ses plaies, pour mieux revenir dans la vie. C’est un lecteur boulimique, qui pense en lisant et lit en pensant, qui sait s’arrêter sur les mots, dont il ne cesse de rappeler la musicalité et la poésie.

Parmi ceux qui le condamnent, il y a des gens qui chérissent la liberté, mais qui en ont une définition bien personnelle et qui souvent s’illustre par la phrase de Yamenski « Tout le monde veut être libre mais personne n’en a le courage« . Parce que la liberté, ce peut être (ce doit être ?) l’irrévérence, l’irrespect, la lourdeur, l’égoïsme, la vie en ogre. La liberté d’être soi n’est pas un cadeau qu’on fait à l’autre. C’est un cadeau qu’on se fait à soi-même. Et une position pas nécessairement confortable.

« On devient vite con avec les idées des autres »

Ibid.

Dans ses livres, il n’est pas rigolo. Il est grave, profond, mais pas chiant du tout, bien au contraire, sa pensée nette et sans entrave trace sa route, dessine un sillage, dans lequel j’ai eu envie d’entrer. Et en y entrant, quitter l’autre chemin, celui dans lequel je me sens captive. Le chemin qui fait de moi un mouton parmi les moutons, suradapté, raisonnable, mesuré, calibré, peureux, précautionneux, éteint. Un chemin sans lumière où la joie enfantine, l’espièglerie, la créativité, l’irrévérence, la brutalité sont gommées, effacées, balayées. En bref, il me donne envie de dire « merde!« , même à des gens que j’aime. Pas pour leur faire du mal, mais pour éprouver mon énergie, pour la communiquer aussi. Et il me donne envie de me dire « merde! » à moi-même! Parce que les idées des autres me rendent dramatiquement con ! J’en oublie de penser par moi-même.

Des hommes et des femmes comme Gérard Depardieu, il y en a plein d’autres. Des forces de la nature, des puits d’énergie, de pensée, d’engagement, de talent, de liberté. Des personnes inspirantes, mais pas forcément aimables, pas forcément douces, pas forcément pacifiques, pas forcément sympathiques. Des gens qui pensent à contre-courant, en profondeur, qui ne se contentent pas de penser qu’ils pensent, qui agissent sans s’émouvoir des vagues qu’ils font.

Une de leurs forces, c’est de croire fermement en l’intelligence et aux ressources de l’Autre. Ça peut frotter, mais ça ne tue pas. Ça peut heurter, mais ça renforce aussi, ça fait grandir, murir, évoluer. Ce sont des gens qui veulent créer de l’autonomie chez autrui. Qui n’ont pas peur de les bousculer un peu. D’une manière générale, ce sont des gens qui respectent profondément l’altérité, qui en font une source de richesse personnelle. Elle pèse plus lourd dans leur existence que le goût du pouvoir, de l’argent, du politiquement correct. Et ce sont des gens qui savent dire « je ne sais pas« . Des gens qui doutent ou qui respectent le doute.

Est-ce qu’on peut accéder à cette liberté après des décennies de formatage ? Quand on n’a pas eu la chance de ne recevoir aucune éducation ? Je crois que oui. On peut se défaire des récits qu’on s’est laissé graver dans la tête. Mais c’est un long chemin. C’est plus difficile d’accéder à sa liberté quand on n’est pas tombé dedans tout petit. On parle souvent de « changer son logiciel ». J’ai adhéré un temps à cette idée. J’y adhère de moins en moins. Parce qu’il s’agit toujours d’appliquer un programme. Et la liberté, la confrontation à l’altérité, ce n’est pas un programme, ça ne peut pas suivre une ligne dessinée par un autre. Ça ne peut pas tenir dans des O et des 1. La liberté, c’est désordonné, insolent, violent et anarchiste.

Je reste une non-violente. Je ne suis pas une guerrière. Mais je sens de plus en plus qu’il n’est pas possible de respecter les consignes. Elles sont données par des cons. Il faut être désobéissant. Il faut entrer en résistance et accepter de se faire quelques ennemis, et en tout cas, assurément, ne pas être ami avec tout le monde. Je sens bien que je ne vais pas, du jour au lendemain, être cette révoltée joyeuse que j’aspire à être, mais je veux emplir mon esprit de toutes ces révoltes qui partout, émergent et frémissent. Pour être, chaque jour, plus libre encore.