Aby Warburg, riche collectionneur et bibliophile, chercheur anthropologue, sociologue et historien de l’art a conçu un atlas-collage – l’Atlas Mémnosyne – mixant des images de reproduction d’œuvres d’art et d’actualité, rapprochant, collant, décollant, montant, démontant à la manière de Pénélope faisant et défaisant sa tapisserie. Dés la première vision, le procédé m’a fait penser à Peter Beard, dont le journal est un collage/Montage de photographies et de textes, cette fois dans un journal et non plus dans un atlas.

Je dois à Laure Adler, dans son émission « Hors Champs » sur France Culture de m’avoir fait découvrir par la voix de georges Didi-Huberman l’étrange créateur que fut Aby Warburg, l’auteur de l’Atlas Mnémosyne.

« A quiconque s’interroge sur le rôle des images dans notre connaissance de l’histoire, l’atlas Mnémosyne apparaît comme une oeuvre-phare, un véritable moment de rupture épistémologique. Composé, mais constamment démonté, remonté par Aby Warburg entre 1924 et 1929, il ouvre un nouveau chapitre de ce qu’on pourrait nommer à la manière de Michel Foucault, une archéologie du savoir visuel » Georges Didi-Huberman.

Atlas-Mnemosyne

source de la photo : manystuff (merci)

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Deux créateurs, deux vies, deux œuvres

Les deux auteurs n’avaient pas du tout les mêmes visées semble-t-il, ni les mêmes moyens, ni les mêmes envies, ni les mêmes modes de vie. L’un semble avoir possédé un savoir livresque inépuisable, une indéniable érudition qui lui permet un savant tissage, l’autre semble posséder la vie, l’élan, l’ivresse du mouvement. Aby Warburg a lu et vu autant que Peter Beard a voyagé et regardé. L’un avait une vocation de chercheur et de détricoteur du monde, l’autre le prenait comme tel et le jetait directement sur le papier, mélangeant grande et petite histoire.

Mais tous deux avaient en commun le souci de la mémoire et de la trace, dans l’intuition que cette mémoire ne se constitue que dans le montage, la superposition, le collage. La mémoire est un film qui se monte a coups de ciseaux. Littéralement. Mais là où Aby Warburg a collé avec rigueur, sur des panneaux de tissus noirs, Peter Beard a superposé et sali un journal, recouvrant, peignant, superposant avec une spontanéité qu’on ne trouve pas chez le premier. Le second a été en ce sens un peu plus « artiste ». Le premier était davantage « chercheur » (Mais je ne voudrais les réduire l’un et l’autre à aucun de ces termes, ils sont à mon sens infiniment plus riches qu’artiste ou chercheur ou même les deux réunis). Leurs travaux s’inscrivent dans leur époque, en sont les témoins ; chez l’un comme chez l’autre, l’Histoire rejoint la mémoire individuelle en un inextricable tissage. Pas moyen d’ignorer la montée du nazisme dans l’Atlas Mnémosyne. Pas moyen d’ignorer l’histoire coloniale (ou plutôt ses traces et son déclin) chez Peter Beard. Se retrouvent entre les pages de ces livres de célèbres personnages, des oeuvres d’art, des animaux, des portraits, des autoportraits.

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Je n’ai pas pu voir encore la totalité de L’Atlas, j’ignore donc si on trouve chez lui les autoportraits que l’on trouve chez Peter Beard. J’ai le sentiment que le second est plus mondain que le premier, plus dans la vie artistique, plus VIP qu’Aby Warburg que j’imagine davantage (pet-être à tort) en rat de bibliothèque. Je vois le second comme un dandy aventurier. Le premier sentait l’Europe se fermer sur elle-même quand le second voyait l’Afrique s’ouvrir à lui. Les deux hommes ne vivent pas la même époque non plus et l’œuvre de Peter Beard s’affranchit d’une certaine politesse, la lisibilité n’est plus son objet. C’est l’élan qui compte.

On me reprochera peut-être ce rapprochement entre les deux hommes ; leurs visées n’étaient pas les mêmes. J’ai l’intuition cependant que des ponts existent entre ces deux oeuvres. Avis aux chercheurs…

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